La France s’apprête à modifier radicalement sa représentation cartographique officielle. L’Institut national de l’information géographique et forestière abandonne progressivement la célèbre projection de Mercator, utilisée depuis des siècles, au profit de systèmes de représentation plus fidèles à la réalité des superficies terrestres. Cette décision technique aura des conséquences visuelles importantes : le territoire français apparaîtra proportionnellement plus petit sur les nouvelles cartes.
La projection de Mercator, créée au 16e siècle par le cartographe flamand Gerardus Mercator, déforme considérablement les surfaces au fur et à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. Cette déformation amplifie artificiellement la taille des territoires situés dans les latitudes moyennes et élevées, comme l’Europe, au détriment des régions équatoriales et tropicales.
Sommaire
Une distorsion historique des proportions géographiques
Sur une carte en projection Mercator, le Groenland apparaît aussi grand que l’Afrique, alors que le continent africain est en réalité quatorze fois plus vaste. L’Europe semble démesurée par rapport à sa superficie réelle. La France métropolitaine, située entre les 42e et 51e parallèles nord, bénéficie elle aussi de cette amplification visuelle.
Cette déformation n’était pas un défaut pour Mercator, mais une caractéristique voulue. La projection préserve les angles et les directions, ce qui en a fait l’outil privilégié de la navigation maritime pendant des siècles. Les marins pouvaient tracer des routes en ligne droite sur leurs cartes, un avantage décisif à l’époque des grandes explorations.
Mais l’utilisation massive de cette projection pour des usages autres que la navigation a fini par façonner une perception erronée des proportions mondiales. Les géographes dénoncent depuis longtemps cette vision déformée qui valorise inconsciemment les pays du Nord au détriment de ceux du Sud.
Quelles projections pour remplacer Mercator
Plusieurs alternatives existent pour représenter plus fidèlement les superficies terrestres. La projection de Peters, également appelée projection de Gall-Peters, préserve les surfaces mais déforme les formes. La projection de Robinson offre un compromis visuel équilibré, sans privilégier strictement ni les angles ni les surfaces.
La projection de Winkel-Tripel, adoptée par la National Geographic Society depuis 1998, minimise les trois types de distorsion : surfaces, distances et directions. Elle est considérée comme l’une des représentations les plus équilibrées pour une vision globale du monde.
L’IGN n’a pas précisé quelle projection sera exactement privilégiée, mais l’institution s’oriente vers des systèmes qui respectent mieux la proportionnalité des territoires. Cette évolution s’inscrit dans une tendance internationale où de nombreux organismes cartographiques et éditeurs de manuels scolaires ont déjà opéré cette transition.
Un enjeu pédagogique et politique
L’abandon de la projection Mercator dépasse la simple question technique. Il s’agit d’un choix qui influence la perception géopolitique et culturelle du monde. En présentant l’Europe et l’Amérique du Nord comme proportionnellement plus importantes qu’elles ne le sont réellement, la projection traditionnelle a contribué à ancrer une vision eurocentrée de la planète.
Dans les établissements scolaires, cette modification permettra aux élèves de développer une compréhension plus juste des échelles géographiques. L’Afrique, l’Amérique du Sud et les régions tropicales retrouveront leur véritable importance relative. Cette évolution s’inscrit dans une démarche de décolonisation des savoirs et des représentations.
Plusieurs pays européens ont déjà modifié leurs atlas scolaires. L’Allemagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni utilisent désormais majoritairement des projections équivalentes, qui préservent les surfaces. La France rejoint ce mouvement avec un certain retard.
Des implications pour l’enseignement et les médias
Les éditeurs de manuels scolaires devront adapter leurs contenus. Les cartes murales des salles de classe, les atlas et les supports pédagogiques numériques seront progressivement mis à jour. Cette transition nécessitera une période d’adaptation pour les enseignants et les élèves habitués aux représentations traditionnelles.
Les médias sont également concernés. Les journaux télévisés, les sites d’information et les magazines utilisent quotidiennement des cartes pour illustrer l’actualité internationale. Le changement de projection modifiera la perception visuelle des zones géographiques, notamment lors de reportages sur les conflits, les catastrophes naturelles ou les événements diplomatiques.
Les services de cartographie numérique comme Google Maps ou OpenStreetMap utilisent déjà une projection proche de Mercator pour les vues détaillées, car elle facilite la navigation à l’échelle locale. Mais pour les vues globales, ces plateformes proposent de plus en plus souvent des représentations en globe virtuel, qui évitent complètement le problème des projections planes.
Les territoires d’outre-mer mieux représentés
Cette évolution bénéficiera particulièrement aux territoires français d’outre-mer, situés dans des zones tropicales et équatoriales. La Guyane, la Martinique, la Guadeloupe, La Réunion, Mayotte, la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie et les autres collectivités verront leur importance visuelle renforcée sur les cartes métropolitaines.
Ces territoires, qui représentent une superficie considérable et positionnent la France dans tous les océans du monde, étaient jusqu’à présent minimisés visuellement par la projection Mercator. Leur revalorisation cartographique correspond aussi à une reconnaissance accrue de leur rôle stratégique, économique et environnemental.
La zone économique exclusive française, deuxième mondiale avec 11 millions de kilomètres carrés, sera également mieux perçue avec une projection respectant les surfaces. Cette représentation plus fidèle permettra de mieux comprendre l’étendue réelle de la présence française dans le monde.
Une transition progressive sur plusieurs années
Le changement ne sera pas immédiat. L’IGN prévoit une transition progressive, avec une période de coexistence entre les anciennes et les nouvelles représentations. Les professionnels utilisant les données cartographiques disposeront de temps pour adapter leurs outils et leurs habitudes de travail.
Les collectivités territoriales, les services de l’État, les entreprises de travaux publics et les bureaux d’études devront intégrer ces nouvelles normes dans leurs documents d’urbanisme et leurs projets d’aménagement. Cette évolution technique s’accompagnera de formations et de guides méthodologiques.
La France rejoint ainsi un mouvement international de révision des standards cartographiques, qui vise à offrir une vision plus équilibrée et plus juste de notre planète. Cette modification apparemment technique porte en réalité une dimension symbolique forte dans la représentation collective des territoires et de leurs relations.
Rédaction — Journal Première Édition
