De nombreuses lettres à la MRC en opposition au projet du CP aux Cèdres
Les mémoires oubliés
« Je sais très bien qu’il n’y aura aucun impact sur les décisions déjà prises, mais, malgré tout, je tenais à donner une opinion écrite. J’écris avec mon cœur et aussi ma déception », a écrit une résidente des Cèdres pour s’opposer à la gare intermodale qui sera à moins d’un kilomètre de chez elle.
Comme Michèle Legault l’a prédit, le mémoire qu’elle a envoyé est resté lettre morte depuis sa réception à la MRC de Vaudreuil-Soulanges il y a deux mois. Mme Legault n’est pas la seule à se sentir oubliée dans ce projet de gare intermodale du Canadian Pacifique (CP) aux Cèdres. Plusieurs citoyens ont manifesté leurs inquiétudes lors d’une consultation publique en octobre, sans obtenir de réponses précises. Une quinzaine de personnes ont démontré leur désapprobation en envoyant des mémoires, en espérant avoir un impact sur la décision des élus.
Plusieurs autres ne connaissent pas l’ampleur du projet. « J’ai appris le projet par hasard du maire de Saint-Lazare. Son impact sera dramatique pour toute la région. Pas seulement les Cèdres. Je suis surprise du nombre de personnes qui s’u opposent, mais qui sont résignées », dit Pierre Kary du Comité de protection de l’environnement (CPE) de Saint-Lazare. Il espère regrouper les comités de citoyens de la région pour pouvoir face faire au CP et à la MRC.
La gare intermodale couvrira 300 acres de terrain, soit l’équivalent de plus de 300 terrains de football. Ce site servira au transbordement, à la manutention et à l’entreposage de marchandises. Autrement dit, les trains remplis de marchandises de l’Asie transiteront aux Cèdres afin qu’elles soient redistribuées à Montréal, dans les provinces maritimes et aux États-Unis.
Cette entreprise se traduit par quelques milliers de trains et plus de 5 000 camions par semaine et jusqu’à 500 000 conteneurs de marchandises par année dans Vaudreuil-Soulanges.
Pour calmer les inquiétudes de la population, la MRC a demandé aux citoyens de se prononcer sur le projet en envoyant des mémoires avant le 5 novembre 2007. La MRC s’apprête à changer le schéma d’aménagement pour accommoder le CP. Ensuite, le CP demandera à la Commission de protection du territoire agricole du Québec de dézoner près de 130 acres de terres agricoles. Mais, depuis les consultations en octobre, tout se joue sous le signe du silence : les résidents n’ont obtenu aucun suivi.
Manque de transparence
Après plusieurs appels et demandes à la MRC, une demande d’accès à l’information a dû être formulée par le journal Première Édition pour obtenir les mémoires déposés. Deux jours plus tard, les documents lui étaient accessibles. Dix mémoires sont dans les mains de la MRC, dont neuf questionnent sérieusement le projet et la démarche du CP, de la municipalité des Cèdres et de la MRC. La seule lettre favorable au projet provient de la directrice des communications du CP.
Deux mois après le dépôt des mémoires, à la veille du changement au schéma d’aménagement de la MRC ces personnes n’ont jamais été jointes et leurs questions, jamais répondues.
Pierre Dion, de la MRC, affirme que le comité chargé d’étudier le projet a rejoint ceux et celles qui ont pris le temps de questionner la MRC et le CP. Or, les citoyens disent n’avoir jamais reçu de suivi.
Pour obtenir un suivi, Mme Legault a dû téléphoner à la MRC. On lui a répondu : « Ne vous attendez pas à grand-chose, Madame. Le projet, c’est déjà chose faite. » Une situation qui s’est répétée maintes fois, à la grande consternation des citoyens.
« C’est plutôt inquiétant quand on sait que des décisions sont prises sans savoir ce qu’elles impliquent. Y a-t-il d’autres décisions qui ont été prises en toute connaissance de cause? » demandent André et Denise Binette, des Cèdres.
« Le projet est très complexe », indique la députée Meili Faille. « Le CP a de la difficulté à donner de l’information. » En effet, la directrice des communications du CP, Denyse Nepveu, avoue qu’elle ne peut répondre à de nombreuses questions des citoyens, même après plus d’un an d’études et de préparatifs. Cependant, Mme Faille insiste que la MRC fait des efforts pour répondre aux craintes des citoyens.
Mme Legault se demande ce qui se décide sans l’avis des citoyens et se sent forcée d’accepter le projet, sans questionnement. « Les menaces sont à peine voilées pour celui ou celle qui résiste, et tout est mis en œuvre pour éviter que les gens se consultent et s’unissent. Dès qu’une question pointue est posée, on entre dans le monde du nébuleux, des réponses évasive et incomplètes, pour ne pas dire carrément fausses. » De plus, plusieurs se demandent pourquoi des agriculteurs ont signé des clauses de non-divulgation et se questionnent sur certaines clauses de leur contrat.
Pourquoi ici?
« Pour avoir travaillé pendant 35 ans dans une cour de triage du CN qui possède un complexe intermodal depuis quelques années, j’ai de sérieux questionnements sur les conséquences environnementales d’un tel projet et sur l’impact qu’il pourrait avoir sur la qualité de vie des résidants environnants », peut-on lire dans le mémoired’André et Denise Binette. Mme Binette s’inquiète que, lorsque l’appui de la MRC sera donné, il n’y aura plus moyen de stopper ou de contrôler ce projet. De son coté, Chantale Roger de Saint-Lazare se demande qui aura le mandat de gérer le projet.
De plus, tous s’inquiètent de la perte de territoire agricole, les terres de Vaudreuil-Soulanges étant parmi les plus fertiles au Québec. Le projet représente 0,2 % de la municipalité « On change le zonage ici et là. On passe facilement du vert au blanc, et l’argent entre dans les coffres des municipalités », souligne Chantale Roger.
Les agriculteurs aussi déplorent la perte de terres fertiles. « Les terres perdues au profit des entreprises ne pourront jamais être récupérées, et ce sont ces terres qui nous nourrissent », font valoir les Binette.
Moins de terres pour importer des produits faits en Chine, c’est une réalité terrible qui touchera les agriculteurs de la région, selon Roland Daneau de l’Union des producteurs agricoles de Saint-Clet, Saint-Polycarpe et Très-Saint-Rédempteur. D’où viendra la nourriture si les terres agricoles continuent d’être sacrifiées au profit d’industries, demande-t-il. Un agriculteur a même demandé : « Allons-nous nous nourrir de vidéocassettes? »
Le CP se défend en affirmant détenir un droit acquis pour fins ferroviaires sur 60 % de la superficie, un droit qui date de la Seconde Guerre mondiale. « À ce que je sache, la guerre a pris fin en 1945 », a dit Mme Legault. Il reste tout de même 130 hectares à dézoner.
« Ce ne sont pas quelques hectares de terre qui viendront satisfaire les ambitions sans limite de quelques promoteurs avides de profits », écrit Roland Daneau.
Linda Glascow du CPE de Saint-Lazare explique que le centre intermodal de Calgary, semblable à celui projeté aux Cèdres, a des problèmes de bruit, de pollution et de congestion des routes. « À Calgary, le projet est dans une zone industrielle. Ils ne peuvent pas croire que nous allons le mettre en pleine zone agricole », dit-elle.
Circulation et pollution
La pollution et la circulation demeurent des préoccupations pour les citoyens de la région.
Les gens ne croient pas les promesses du CP, pas plus qu’ils ne croient que le nombre des camions n’augmentera pas de façon importante la congestion sur les autoroutes et les routes à proximité du complex intermodal.
« Nous parlons ici de 900 camions par jour de 2011 à 2016 et de 1800 jusqu’à 2021 », écrivent Daniel Taillon et Marie Cousineau de Saint-Lazare. Pierre Kary indique que l’augmentation de camions sur les routes aura un impact majeur sur les citoyens de Vaudreuil-Dorion, de Pincourt, de L’Île-Perrot et sur tous les automobilistes qui se dirigent vers Montréal. C’est 55 à 60 % des camions qui partiront des Cèdres en direction de Montréal.
M. Binette se demande : « Si l’autoroute 30 n’est toujours pas complétée lors de la mise en fonction du complexe, où ira le 25 % des camions qui devront passer par là? »
Plusieurs ont mentionné leur inquiétude à propos de la zone tampon autour du site. Le CP avait promis une zone de 40 m avec un fossé pour recueillir les eaux de ruissellement et des arbres pour cacher les conteneurs. Le CP a récemment demandé une modification pour aménager une zone tampon « sur la majorité du site ». De plus, les arbres qu’il plantera ne seront pas à maturité, donc ne pourront cacher complètement les conteneurs avant de nombreuses années. Meili Faille affirme que la MRC veut rejeter cette demande, insistant sur l’importance d’une zone tampon adéquate pour protéger les citoyens.
Décisions politiques
Une résidente des Cèdres qui a voulu rester anonyme a discuté de son projet avec des représentants de la CPTAQ. « La CPTAQ m’a indiqué que son rôle est de protéger les terres agricoles. Accepter un tel dézonage serait à l’encontre de ses responsabilités. La seule façon qu’un tel dézonage soit accepté est que le gouvernement provincial décide de passer par-dessus la CPTAQ », explique-t-elle.
La CPTAQ pourrait céder aux pressions politiques, s’inquiète M. Kary. « Si la CPTAQ dit oui au projet, ne seront-ils pas dans l’embarras? Une telle décision pourra causer un précédent dangereux. »
La CPTAQ a refusé de commenter le projet puisque le CP n’a pas encore fait de demande de dézonage. Cette demande se fera d’ici peu, à la suite du changement d’aménagement de la MRC, qui devrait être fait lors de la prochaine réunion de la MRC, le 23 janvier à 19 h 30.